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[La semaine infernale, Sergio Honorez] La BD n'est pas une sinécure

The 2008-06-14 at 17:58 by Eddy. In La Semaine Infernale.

La semaine dernière, Lazare Ponticelli, dernier soldat encore en vie de la Grande Guerre s’en est allé rejoindre ses camarades de tranchées au paradis des poilus. C’est ainsi qu’on eut pu lire le compte-rendu de sa disparition dans les colonnes des journaux. Après Carlos, Michel Serraut et Jean Poiret, nous eussions quand même espéré que les journaux parlassent (mais qu’est-ce qui me prend d’employer le subjonctif imparfait, moi?) de la mort de Jean-Thierry van Ypersele de Strihou, dit Tintin, à l’âge de 78 ans. Une mort particulièrement pathétique: alors qu’il s’apprêtait à couler une retraite paisible dans la résidence des “Petits Vieux en Culottes de Golf”, une institution prisée par les pensionnés de la haute, Jean-Thierry van Ypersele de Strihou fut victime d’un de ses camarades de chambrée, un ancien marin alcoolique, victime d’un delirium tremens particulièrement violent, qui tenta et réussit à décoller la tête du torse de Jean-Thierry comme s’il s’agissait d’un vulgaire bouchon de Champagne. Pour sa défense, le marin balbutia: “J’ai cru bien faire: il avait une belle robe, de la cuisse, et il fallait le faire décanter”. Hé oui, la vieillesse n’est pas toujours une sinécure pour les héros de bandes dessinées!

Par contre, Annaïk Labornez, dite Becassine, se porte bien. Elle est tombée récemment, mais sa famille a pu intervenir très vite, grâce à son pendentif Télé-Secours. Elle ne parle plus, elle est aphasique profonde, elle se promène avec un poumon artificiel, on lui change son sang toutes les demi-heures, mais elle va bien. “Allo, Madame Bécassine? Télé-Secours à l’appareil. Comment allez-vous, ce matin?”

Depuis le succès des dessins animés des années 80, les Schtroumpfs ne se parlent plus, et passent leur temps à se faire des procès les uns aux autres, se disputant à grands coups de cabinet d’avocats les plantureuses royalties du merchandising et du dessin animé: le Schtroumpf Grognon a assigné en justice le Schtroumpf Coquet, le Schtroumpf Cycliste fait un procès au Schtroumpf Informaticien, le Schtroumpf Technicien de surface traîne devant les tribunaux le Schtroumpf Néo-stalinien. Et le Schtroumpf Con s’est même fait un procès à lui-même. On ne compte plus les invectives, les noms d’oiseaux dont se traitent ces méchants petits vieillards bleus, surtout depuis que le Grand Schtroumpf a fui le village pour refaire sa vie aux îles Caïmans, entouré de Marilyn Monroe, Elvis Presley, James Dean et André Cools.

La richesse non plus ne profite pas ux héros de bande dessinée.

Depuis la fin de la Sabena, Natacha, la célèbre hôtesse de l’air des années 70 a complètement disparu de la circulation: émargeant quelques années au CPAS, elle tenta un come-back auprès des lignes aériennes du Kosovo-Sud, sans grand succès. D’aucuns l’auraient vue dans les rues adjacentes au Carré, à Liège, en compagnie de Carine ou Rebecca, on ne sait pas au juste, et vidant à même le goulot une bouteille de pequet, tout en tentant de vendre ses restes au passant solitaire en braillant “Je tiens ton Nounours entre mes bras”.

Après son succès dans Martine à la Plage, Martine à la Ferme, Martine à la Gay Pride, Martine découvre le KamaSutra, Martine torture les mouches, Martine et le vol à l’étalage, Martine cache un cadavre, Martine scientologue, Martine et le space-cake et Martine n’a plus de petite culotte, Martine et la Ford Escort, Martine DeSlagmulders pète un câble et vit recluse au dernier étage d’un grand hôtel de Las Vegas. Elle passe sa journée alitée en regardant des films, vivant nue, droguée à la morphine et à la codéine. À 75 ans, elle a perdu dix centimètres en taille et ne pèse plus que vingt-cinq kilos, souffrant d’insuffisance rénale, de malnutrition, et atteint d’une syphilis tertiaire qui lui a endommagé irrémédiablement le cerveau.

Et le Marsumilami? Cette pauvre bête, arrachée à la jungle palombienne, sert aujourd’hui de descente de lit à un chasseur de la région de Oignies-en-Thiérache.

Non, la vie de héros de bande dessinée n’est pas, comme on pourrait le croire une sinécure.

Et je ne vous parle pas de Michel Vaillant, qui en est réduit à faire des courses de chaise roulante et percée, de Tanguy et Laverdure qui militent au sein d’une association contre les nuisances sonores aux abords de l’aéroport de Zaventem, et tentent de se faire rembourser le prix d’achat de leur Sonotone, de Chevalier Ardent qui périt alors qu’il démontait son épée pour la nettoyer. Malheureusement pour lui, le coup est parti tout seul.

Non, la vie de personnages de bande dessinée, ce n’est pas de tout repos.

Quoi, Spirou a 70 ans? Hé bien, il les fait pas, ce petit vieux!

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