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[La semaine infernale, Raoul Reyers] Johnny la brocante

The 2008-06-14 at 17:50 by Eddy. In La Semaine Infernale.

Pour l’instant, j’ai en charge de vider une maison de famille et ça me donne l’occasion de rencontrer des antiquaires ou des brocanteurs. Outre le fait qu’il soit terriblement affligeant de voir le patrimoine familial disparaître à peu près pour le prix d’un canapé Ikea, il est extrêmement amusant de traiter et de négocier avec ce genre d’individu.

Le dernier que nous avons eu l’occasion de fréquenter faisait ses affaires au fin fond d’une vieille usine. Nous entrons dans le bâtiment et découvrons des dizaines et des dizaines de meubles en tous genres.

Nous nous engageons dans ce bâtiment vaguement lugubre et nous nous enfonçons comme dans la jungle et ça continue, ça continue, il y a des cages à oiseaux, de vieux meubles de tous les styles. On se dit que pour coûter aussi cher, ces meubles doivent être soit très vieux, soit avoir appartenu à Louis XIV lui-même ou à Anne-Marie Lizin.

Après des dizaines de mètres d’investigation et attirés par une odeur de térébenthine, nous parvenons dans une espèce d’atelier où se tient un homme, cigarette au bec, en train de retaper une sorte de table que même pour de l’argent je ne pourrais pas exposer chez moi.

“Vous rachetez les meubles, nous vidons une maison que nous venons de vendre ?”

“Ouch, ça je ne sais pas, il y a de beaux meubles ?”

“Non ils sont tous moches c’est pour ça que nous les vendons !” Cette phrase me file entre les dents mais l’homme abasourdi par son transistor qui pue dans un coin ne l’entend pas.

“Oui, il y a de beaux meubles mais vous comprenez… et patati et patata”

“Oui mais moi vous savez je ne me déplace que si je peux gagner de l’argent !”

De lui répondre : “En général nous faisons comme ça aussi !”

“Mouais mais je n’ai pas beaucoup de temps.”

“Nous non plus, on habite Bruxelles et on doit partir assez vite !”

“Bon allez, c’est bien parce que c’est vous ! Je serai là dans une heure !”

L’homme arrive 50 minutes plus tard et nous commençons à faire le tour de la maison et à lui montrer des tas de choses.

“Ouch, vous savez, ça les gens n’achètent plus hein ! Bon, allez, puisque c’est vous, 250 € !”

“Dites, c’est trop d’honneur pour nous toute cette considération !”

“Hou la la la ! Tout ça ne vaut plus rien hein ! Vous comprenez, moi il faut que je puisse les revendre aussi ! Si je les achète plus que ça, je ne les vendrais jamais !”

“Pourtant, j’ai vu la même garde-robe chez vous à 2500 € !”

“Oh mais il ne faut pas regarder les prix chez moi, hein ! Ça ne part jamais à ce prix-là ! Celle que vous avez vue partira maximum à 1200 € mais les gens marchandent, hein !”

“Bon allez, 400 € et elle est à vous !”

“Non, ça je ne saurais pas. Si je la vends c’est à des Polonais et ils aiment les belles choses eux !”

Et nous avons vu partir tous les meubles qui avaient marqué notre jeunesse, mon frère et moi, pour une somme équivalent à un salon complet de chez Ikea.

Nous concluons les tractations un peu amers et le gars que j’appellerais ici “Johnny la brocante” nous explique comment il entube les petites vieilles, les sommes astronomiques qu’il a déjà trouvées cachées entre deux vieilles culottes de grand-mère. “Je te jure 800 000 balles dans une pile de caleçons, ah ah !”, les actions cachées dans des enveloppes de radiographies, une statue, sa plus belle pièce qu’il a négocié à 25 000 francs belges à un blaireau comme moi et qu’il a ensuite revendue 300 000 francs à un autre marchand qui est venu se vanter de l’avoir vendue deux jours après 680 000 francs dans une salle de ventes à Paris.

En plus le gars avait tellement l’air net que nous avons fait des photos de tous les meubles dans la maison au cas où ils ne seraient plus là la semaine suivante quand il viendrait les chercher.

C’est terrible de constater son impuissance dès qu’on rentre dans un milieu qui ne nous est pas familier. Bon allez, je file chez Ikea pour aller acheter mon demi-salon. Je vais le choisir terriblement moderne pour oublier tous ces vieux meubles disparus qu’il aurait été impossible de caser dans ma maison à moi.

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