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[La semaine infernale, Sergio Honorez] Des noms!

The 2008-06-15 at 20:12 by Eddy. In La Semaine Infernale.

Des noms! On veut des noms! Qu’il s’agisse de malversations dans le cadre d’une intercommunale de logements sociaux, ou d’un ouragan qui s’abat sans crier gare sur la Louisiane, ou encore du énième plan de redressement de la Wallonie (qui doit souffrir au mieux d’une double scoliose, si elle a tant besoin d’être redressée), nous avons besoin de noms. Noms de victimes, de bourreaux, de coupables, d’innocents, de people, de n’importe lesquels, mais nous exigeons des noms.

Il paraît que nommer, c’est créer. Il suffit de donner un nom à quelque chose pour qu’il existe. Qu’importe que le deux millième contrat d’avenir pour la Wallonie soit vide de sens et d’idées, il existe, puisqu’il s’appelle «Marshall». Le renouveau politique du PS existe, puisqu’il s’appelle «Claude Despi». La DLU existe, puisqu’elle s’appelle «DLU», justement. Elle est tellement unique, que Didier Reynders a été obligé de s’acheter un dictionnaire des synonymes pour lui donner un nouveau nom, l’année prochaine.

Nos édiles politiques se font une spécialité de nommer leurs hauts faits: «accords de la Saint-André», «sommet d’Ostende», «bide de Louis Michel», «circulaire Peeters»… On aura plus vite fait de les retenir par un nom qui frappe les esprits, qui parle à l’imagination, plutôt que par leur contenu. Quand le dossier est particulièrement nébuleux, il est de bon ton de le nommer d’un patronyme déjà connu. Jusqu’à ces derniers mois, «BHV» était l’abréviation désignant un grand magasin parisien. Essayez un peu d’aller échanger une clé de douze défectueuse dans un des bureaux électoraux de l’arrondissement Bruxelles-Hal-Vilvorde.

Bien sûr, les noms passent et s’effacent. Qui se souvient encore de ce que sont les «accords de la Saint-Polycarpe»? Poétique, un brin moyenâgeux, un petit côté Croisades, ce nom avait de quoi faire rêver. Malheureusement, si on se souvient du nom, on ne se souvient plus du contenu. Qui pourrait nous dire ce qu’est la «route Onkelinx»? Une ballade folklorique mêlant culture wallonne et visite de brasserie de gueuze à la cerise? Qui se souvient encore de l’«article 107 quater»? Oui, ça nous dit bien quelque chose, mais quoi?

En échange de tous ces noms perdus, quels noms n’avons-nous pas gagnés? Une bonne guerre, ça peut nous apporter un gros lot de nouveaux noms. «Abou-Graib», par exemple. On ne savait même pas où c’était, «Abou-Graib». Ni comment ça se prononce. Je doute que cela devienne une destination à la mode pour charters low-cost, mais qu’il est bon d’ajouter ce nom à nos connaissances géographiques. Comme il fut doux de faire la connaissance d’«Oudaï» et «Qoussaï», les deux rejetons de Saddam? Par contre qui se souvient encore du nom de cet attaché de presse militaire irakien qui annonçait la défaite cuisante et imminente de l’armée américaine?

Imaginez la capacité de notre disque interne qui, au fil des jours, emmagasine un nombre incroyable de noms les plus divers, au gré de l’actualité, au gré de nos rencontres. Il doit fatalement en perdre quelques-uns en cours de route. A ce propos, je voudrais rendre hommage à Jacques Rouxel, l’inventeur des «Shadoks». Il avait imaginé que les «Shadoks» étaient pourvus d’un cerveau à quatre compartiments. Chaque compartiment contient une connaissance shadokienne: un mot, une pensée, un mode d’emploi. Si les «Shadoks» veulent apprendre quelque chose de neuf, ils sont obligés de faire de la place dans leur cerveau, et de vider un des compartiments pour le remplir d’une connaissance nouvelle. Un peu comme la politique, où le PS nouveau fait place au PS encore plus nouveau.

«Des noms! Nous voulons des noms!» Nous voulons nommer les choses, pour les visualiser, les faire exister, les haïr, les pendre, les vouer aux gémonies, les aduler, les donner en pâture au chat de la voisine ou aux médias. Quoique dans ce dernier cas, ce soient plutôt des têtes qu’on exige.

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