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[La semaine infernale, Gilles Dal] Pains perdus

The 2008-06-15 at 19:55 by Eddy. In La Semaine Infernale.

Cette semaine, je vous préviens, je me suis attaqué à un tout gros morceau. Je sais que je risque de choquer, de ne plus être invité à participer à cette émission, mais tant pis: je fais fi des tabous et des éventuelles indignations que mon billet pourrait causer. La direction nous a demandé de traiter l’actualité d’une manière corrosive et impertinente… eh bien, j’aime autant vous dire qu’elle ne va pas être déçue.

L’autre dimanche, donc, après les politesses d’usage, mon boulanger me demande si je souhaite du pain blanc ou du pain gris.

Je lui réponds distraitement «un pain blanc», ignorant encore à ce moment-là que ledit boulanger avait décidé quelques jours plus tôt d’ «optimiser l’écoulement de ses produits», pour parler marketing. En d’autres termes: de satisfaire encore davantage sa clientèle, en lui proposant un panel encore plus diversifié de pains.

Et c’est là que mon calvaire a commencé.

Je vous cite en effet in extenso ce qu’il me dit alors: «Du pain blanc? Très bien. Mais quel pain blanc? Une baguette tradition, travaillée à l’ancienne avec une fermentation longue pour plus de goût, excellente pour les globules rouges? Une baguette fermière, au levain, excellente pour les artères? Une baguette tigrée, au goût sucré à base de farine de riz, excellente pour la concentration? Une baguette milépi, aux graines de douze céréales, excellente pour la peau? Une baguette tradinette, de tradition avec des graines de sésames et de pavot, excellente pour lutter contre le cholestérol? Une baguette talmière, typée au malt, excellente pour le tonus?…» encore un peu, et j’avais droit à: «un pain aux graines de douze céréales, excellent pour se faire des amis? Un pain aux figues, excellent pour gagner au poker? Un pain au seigle, excellent pour avoir de beaux cheveux? Un pain à la graine de son, excellent pour avoir l’esprit de répartie? Un pain de campagne moelleux, excellent pour voir tous vos rêves se réaliser? Un pain torsadé à la croûte épaisse, excellent pour prédire l’avenir et faire revenir l’être aimé?», etc.

Bon, je me moque, mais il est vrai qu’entre avoir trop de choix et pas assez, on préfère avoir trop de choix. Là-dessus, nous sommes d’accord. Il n’empêche: quand on n’y connaît rien en pain; quand on veut juste un pain pour manger, pour mettre en dessous de son beurre et de sa confiture, donc pas spécialement pour avoir une belle peau, de bons globules rouges, de beaux ongles ou de beaux cheveux, que diable faut-il demander à son boulanger?… Faut-il lui demander un «bête pain» ? Sûrement pas! Ça le vexerait, et puis ça reviendrait à insulter ses produits… alors, que faut-il dire? Un pain «sans options» ? Un pain «standard» ? Un pain «basique» ? Un pain «tout court» ?

Je me suis retrouvé dans cette boulangerie aussi décontenancé que ce jour de funeste mémoire où j’avais décidé d’aller acheter un ordinateur tout seul, sans copain qui s’y connaissait en informatique… terrible souvenir dont je me remets à peine… il m’a fallu alors, je m’en souviens, affronter l’oeil narquois de l’informaticien à qui j’avais dit benoîtement: «Alors voilà, il me faudrait un ordinateur de qualité, pas trop compliqué mais efficace, moderne, et surtout vendu à un bon rapport qualité-prix». Et là, forcément, ce fut la débandade, l’impossibilité totale de répondre aux multiples (et légitimes) questions du vendeur: combien de méga-bytes dans le disque dur, combien de pixels sur l’écran, quels logiciels; enfin tous les classiques, quoi…

Bref. J’en reviens à mon boulanger: aussi mal pris chez lui que chez ce vendeur d’ordinateurs quelques mois plus tôt, j’ai dit, histoire de ne prendre aucun risque, et quitte à susciter des sarcasmes: «j’aimerais un pain pas trop cher, m’enfin quand même un modèle récent et efficace. Un truc qui marche bien, quoi. Qui nourrit sans être trop lourd»... heureusement pour moi, ça a marché.

C’est fou, quand même, comme tout peut devenir sophistiqué!… Bientôt, pour aller acheter son pain chez le boulanger, on aura besoin de l’aide d’un copain qui s’y connaît, histoire d’éviter de s’entendre dire, en rentrant de la boulangerie: «Ouh lah lah, qu’est-ce que t’as été acheter comme pain? Un pain aux raisins aux huit céréales? Franchement, mon vieux, tu t’es fait arnaquer: il y en a de beaucoup moins chers, et bien meilleurs, avec onze céréales, et avec du malt en plus!»

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