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[La semaine infernale, Frédéric Jannin] C'est mon choix

The 2008-05-01 at 08:00 by Eddy. In La Semaine Infernale.

On va aller voter. Quelle responsabilité ! Je ne sais pas vous, mais moi, je dois avouer une chose. Lors de mes années d’études, à l’époque où il a été question que je passe de l’enfance à l’âge adulte, on n’a pas vraiment réussi à m’insuffler cette conscience politique nécessaire à tout bon citoyen qui se respecte. Sans doute un côté plus cigale que fourmi m’a amené à passer mon temps à des futilités plutôt qu’à un apprentissage sérieux des rouages du pouvoir. J’aimais bien les petits Mickeys un peu naïfs et couillons du genre “Nous, on ne fait pas de politique.”

J’ai en tout cas l’honnêteté de le reconnaître. Je l’avoue : je n’y connais rien. Enfin peu. Très peu. Alors, aller voter, dites ! Quelle horreur ! Rien que l’idée de me retrouver seul comme un chien, face à ma conscience, dans ce vilain kot qu’on appelle l’isoloir me ramène en droite ligne à ma parfaite ignorance du sujet…

Un moment de gêne étant vite passé, cet aveu me soulage quelque peu, même si j’appréhende le regard des autres. Je le sais, la prochaine fois que je sors, maintenant que je me suis confessé, vous me regarderez de travers, vous qui savez. Parce que vous, vous savez pour qui voter. Non ? Suis-je vraiment seul dans l’isoloir ? Je ne vais tout de même pas bêtement voter pour la bouille la plus sympa exposée en rue. J’imagine que l’enjeu est plus important que ça et ne peut se réduire à des affinités visuelles de bonne bouille. Non ? Voter pour Photoshop ou pour le plus repoussant ? Ce serait la même chose que le délit de sale gueule.

Franchement ! Qu’est-ce que vous me demandez là ! Comment voulez-vous que je fasse le bon choix sans y connaître le moindre bout. Enfin, n’exagérons rien, j’ai quelques bribes, quelques rudiments, évidemment. Il y a la gauche, la droite, mais ça dépend où on se place. Ceux qui préfèrent les riches, ceux qui préfèrent les pauvres. Il y a surtout la théorie, souvent très défendable, et puis la pratique plus embarrassante… Mais de là à dire que je m’y connais.

D’ailleurs, ce serait extrêmement prétentieux d’affirmer qu’on s’y connaît dans ce domaine aussi vaste que broussailleux. Et ce n’est pas maintenant, en lisant le tsunami de prospectus de bonnes bouilles à l’eau de rose qui bourre ma boîte aux lettres, que je vais en savoir plus. Du coup, parfois, moi, ça me semble un peu léger léger de demander à des ignares de faire le bon choix. Allez-y, élisez ! En votre âme et conscience ! Puis après, on fait les comptes, et comme ça, si ça foire, ce sera tout de votre faute.

Bien sûr, la presse m’a fait toutes les recommandations d’usage question bête immonde et lit de l’extrême droite, mais bon, à part ça, franchement. Paraît que, de toute façon, ils sont tous pourris, que c’est tout magouille et compagnie, mais on compte sur nous pour que tout ça soit bien démocratique. C’est quand même un peu casse-gueule de ne rien y connaître. Il y en a eu, des dessinateurs humoristiques qui se sont retrouvés en taule à la libération pour ne pas avoir ri aux dépens des bons. Enfin, des mauvais. Une moquerie mal placée, par ignorance, et paf, au cachot ! Ce serait bien fait pour moi, j’avais qu’à m’informer, comme tous mes congénères. Et comme en plus, an avançant en âge, j’ai appris que même la vérité change avec le temps. Pff… Que croire ?

Donc vous, bien sûr, vous avez tous vos convictions idéologiques comme tout citoyen qui se respecte, en toute connaissance de cause. Vous en connaissez un bout, vous, du bien et du mal ! Vous allez bien savoir pour qui voter, les yeux fermés, les doigts dans le nez. Pas bêtement pour des individus assoiffés de pouvoir, ou pour des pions apparatchiks de grosses machineries idéologico-économiques contre lesquelles un gros coup même dans les parties les plus sensibles ne ferait aucun effet. Non, vous, vous savez. Veinards.

Ce qui est vraiment très confortable, c’est que la presse - encore elle - nous a déjà bien informés de qui va l’emporter, et ce, grâce aux sondages. Pratique ! Mais voilà la solution ! Comment ai-je pu culpabiliser de mon ignorance ? Alors qu’il suffit de lire un peu les sondages et de tout simplement voter pour les gagnants, histoire de ne pas sortir de l’isoloir idiot. Finalement, tout ça est super bien organisé. Question de confiance. Ouf ! Quand je pense que j’aurais perdu toutes ces années de belle jeunesse à bêtement me forger une idéologie politique alors que tout simplement, il suffit que je fasse ce qu’on me dit de faire, en toute démocratie. Elle est pas belle, la vie ?

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